
Étoiles – matrice
Tandis que les êtres vivants, tels que nous les connaissons, sortent d'un corps ponctuel, œuf, ovule, spore ou graine, les étoiles, elles, descendent d'un nuage, et encore, bien plus ténu que l'air que nous respirons. Nous grandissons d'un mouvement centrifuge, elles se concentrent d'un mouvement centripète. Nous absorbons de la matière pour croître, elles en éjectent pour se resserrer. Elles partent de presque rien, moins qu'un souffle, et elles seront le siège des maximums d'intensité que connaît l'Univers: combustion nucléaire, supernova, trou noir. Elles remportent haut la main la palme de l'efficacité.
Un nuage moléculaire est donc un objet extrêmement dilué (quelques dizaines à quelques milliers d'atomes par centimètres cube, tandis que l'air en contient 30 milliards de milliards), mais sa force est dans l’empan démesuré de temps et d'espace dont il dispose. Il s'étend en effet sur des distances de plusieurs centaines d'années-lumière, et contient au total de quoi former plusieurs centaines d'étoiles. Au gré des mouvements dont ils sont animés dans la galaxie, ces nuages se fragmentent en unités plus petites, c'est la naissance des nébuleuses protostellaires […]. Celles-ci entrent parfois en collision les unes avec les autres, comme les grumeaux dans une soupe que l'on mixe. Or, une légère perturbation sous forme de compression suffit à y déclencher un effondrement gravitationnel vers le centre, entraînant la condensation d'une étoile.
Les zones les plus denses des grands nuages moléculaires s'appellent «globules de Bok» en jargon scientifique, et «sacs à charbon» pour les amis, à cause de leur aspect opaque (voir image). Ils apparaissent noirs sur des clichés par ailleurs constellés de points lumineux, évoquant des régions vides, mais c'est bien le contraire: s'ils apparaissent noirs, c'est parce qu'ils contiennent suffisamment de particules pour arrêter les rayons lumineux et sont justement un peu moins vides que les autres régions interstellaires. On y trouve des concentrations de poussières accumulées en poches dans le nuage d'hydrogène.
Pour sonder le contenu de ces nuages, inutile d'utiliser un télescope classique; il ne constatera qu'une absence de lumière. De la lumière, ils n'en émettent pas, en dehors de la faible réémission de la lumière des étoiles voisines, par les molécules gazeuses de la périphérie du nuage, qui est responsable des volutes colorées dont on vient de parler. Les régions de poussières plus denses restent, quant à elles, totalement opaques. Cependant, les astrophysiciens ne s'avouent pas battus. Ils savent que s'il y a dans ces nuages des embryons d'étoiles, ils doivent commencer à chauffer, et donc à émettre du rayonnement infrarouge.
Par chance pour les astronomes, ce rayonnement, contrairement à la lumière visible, n'est pas arrêté par les poussières. S'il y a donc, dans un globule de Bok, un grumeau d'étoile en train de s'échauffer, son rayonnement doit traverser toute l'épaisseur du nuage et être détectable. Pour observer les embryons d'étoiles, on fait donc l’équivalent d’une échographie sur les matrices stellaires : en braquant des télescopes à infrarouge en direction de ces sacs à charbon, on détecte bien les embryons.
À ce stade, les étoiles ne sont pas réellement formées: elles ne sont pas encore sphériques, pas encore sculptées par leur propre gravité. Par conséquent, elles ne sont pas encore autonomes, mais restent liées au milieu extérieur, comme un véritable embryon qui échange de la matière avec son placenta. Sur les clichés en infrarouge, ces étoiles en formation apparaissent comme des patates chaudes, halos ellipsoïdaux dont le centre est le point le plus chaud. Elles sont en liaison électromagnétique avec le nuage de gaz ambiant, et elles ne fonctionnent pas encore comme des étoiles qui brûlent leur combustible. Ce sont plutôt des chantiers d'étoiles. Des machines thermiques en cours de montage. Des champs de patates chaudes.
Texte: Jean-Pierre Luminet et Elisa Brune. Bonnes nouvelles des étoiles (2009).
Image: Nuage de poussières dans la Voie lactée (NASA, ESA et Hubble).



La nébuleuse protostellaire se contracte pendant quelques milliers d'années, formant un cocon de plus en plus dense et de plus en plus chaud autour de la patate centrale en formation. Le nuage tourne sur lui-même selon l'impulsion aléatoire qu'il a reçue au départ, choc, perturbation, collision.
L'étoile naissante, ou patate chaude, au cours de son grossissement et de sa contraction devient de plus en plus chaude, et lorsqu'elle atteint la température coquette d'un million de degrés (chaleur uniquement due à la pression qui règne au centre), elle entre dans une première phase de combustion. En effet, à cette température, le deutérium fusionne. Qu'est-ce que le deutérium? Un atome frère de l'hydrogène, une variante plus riche d'un neutron dans son noyau, qui a été formé en très petites quantités lors du Big Bang (enfin, trois minutes après) et qui se trouve dans le nuage de départ. Ayant une température de fusion nucléaire plus basse que l'hydrogène, il sert en quelque sorte de pré-allumage, qui porte l'étoile à la température d'allumage. À un million de degrés, les noyaux de deutérium fusionnent et occasionnent un brusque et puissant dégagement d'énergie. Ce rayonnement refoule le gaz et la poussière environnants vers la périphérie du disque. L'étoile brille enfin et souffle les traces de son accouchement, comme un nouveau-né qui couperait le cordon ombilical de ses propres dents. Elle est devenue indépendante de son environnement, en pleine phase d'affirmation.
Autour du Soleil, il n'y a plus de vestiges de la nébuleuse protosolaire d'il y a cinq milliards d'années, à part les astéroïdes et comètes qui forment un petit résidu éloigné. Toute la gangue gazeuse a disparu. Notre astre du jour est isolé et autonome.
Que se passera-t-il ensuite, lorsque le Soleil aura consommé toute sa réserve d'hydrogène, dans cinq milliards d'années? Son cœur sera entièrement constitué d'hélium, et il entrera dans une nouvelle phase de sa vie où l'hélium lui-même deviendra le nouveau combustible. Lorsque la combustion de l'hydrogène finissante ne compensera plus l'attraction gravitationnelle, le Soleil recommencera à se contracter, comme au début de son existence. Ce faisant, il va encore monter en température, et lorsque le cœur atteindra cent millions de degrés, l'hélium entrera en fusion.
Voyez la diversité de ces astres et de ces destins. Et notez bien que tout cela se produit au départ d'une seule et même mixture, celle qui compose les nuages interstellaires. Seule la quantité change. Prenez-en une louche, vous aurez une étoile comme le soleil. Une cuillère à soupe, vous aurez une naine rouge. Une cuiller à café, vous aurez une naine brune. Dix louches, toujours du même nuage, et vous ferez une étoile géante, qui devient étoile à neutrons, la forme la plus follement condensée de la matière. Et cinquante louches de nuage vous conduisent au trou noir, cette masse tellement concentrée qu'elle n'est plus matière mais trou dans l'espace-temps.


















